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Philippe Blasband, Irina Poignet, roman, Le Castor Astral, coll. " Escales des lettres ", août 2008. Couverture : Yves Fonck.
Format :12 x 19 - 168 p. Prix : 13 €. ISBN : 978-2-85920-767-0


Maguy est veuve et grand-mère d'un petit garçon, Félix, qui va mourir si l'on ne peut lui administrer sans délai un traitement fort coûteux. Ancienne hôtesse d'accueil à la RTBF, Maguy se met désespérément à la recherche du travail qui lui permettra de sauver son petit-fils. C'est dans le quartier de la gare du Nord, à Bruxelles, qu'elle va redevenir " hôtesse ", dans une petite pièce au fond des locaux du Sexy Fun, et s'y faire une réputation sous le nom d'Irina Poignet…

Ce roman a inspiré le film Irina Palm de Sam Garbarski, avec Marianne Faithfull dans le rôle d'Irina.

Extrait (télécharger l'extrait) :

  Maguy se dirige vers la porte. Y est accrochée une pancarte blanche sur laquelle s'inscrit BUREAU, en caractères si petits que Maguy ne l'a pas vue tout de suite. Elle frappe à la porte. Une voix grave lui dit d'entrer. Elle avale une grande bouffée d'air. Elle entre.
La pièce est exiguë, avec un plafond très bas. Un gros bureau en acajou, couvert de documents, occupe la moitié de l'espace. Derrière le bureau, un homme, du même âge environ que Maguy, joue à un jeu sur un ordinateur poussiéreux. Dans la bande-son du jeu se succèdent des explosions étouffées, des informations martelées dans un anglais militaire, des hurlements de loups, des grondements de monstres.
Pour regarder l'écran, l'homme porte des petites lunettes carrées. Ses sourcils sont fournis. Ses cheveux grisonnent. Ses doigts très fins et très longs, comme ceux d'un pianiste, font des gestes brusques pour atteindre l'une ou l'autre touche du clavier. Il est habillé d'un costume de velours brun clair et, par-dessus, d'une veste en cuir usé. Il semble empêtré dans son corps trop grand et trop large.
Maguy reste sur le pas de la porte. Elle attend qu'il ait fini le jeu. Il se tourne vers elle. Comme le jeune Africain, il la regarde des pieds à la tête puis de la tête aux pieds.
- Que voulez-vous ? demande-t-il.
- C'est pour la place.
Le visage de l'homme reste indéchiffrable. Il y a chez lui quelque chose de brut, d'animal, comme un gros fauve qui paresse et qui, à tout moment, peut bondir et vous déchiqueter. Maguy remarque, autour de son cou, une fine chaînette, avec une étoile juive dorée. Il est si peu expressif et réagit si peu que Maguy se sent obligée de rajouter :
- Pour la place d'hôtesse.
L'homme continue à la regarder. Son expression ne se modifie pas quand il demande :
- Vous avez déjà fait ça ?
- Oui, j'ai été trente-cinq ans hôtesse, à la RTB.
- À la RTB ? Vous faisiez quoi, exactement, à la RTB ?
- J'allais chercher les invités à l'entrée - j'ai commencé à Flagey, à la maison de la radio - et je les amenais jusqu'au studio. Je leur donnais quelque chose à boire, aussi.
- D'accord. Vous étiez hôtesse.
- Oui.
Il hoche la tête, avec un peu trop de vigueur, comme si par ce hochement de tête il voulait compenser son visage inexpressif. Il prend un ton de pédagogue pour expliquer :
- C'est pas ça qu'on cherche ici. Ici, le mot " hôtesse ", c'est un euphémisme. Vous savez ce que c'est, un euphémisme ?
- Non.
- Moi non plus je savais pas. C'est mon avocat qui m'a appris ce mot. C'est quand on utilise un mot pour un autre mot. Par exemple, là, sur la pancarte, on a écrit " hôtesse ". Mais c'est un euphémisme pour " pute ".
Maguy réfléchit un moment. Si elle ne s'était pas tenue le dos droit, bien en équilibre sur ses deux jambes, elle serait tombée. Elle s'oblige à enchaîner :
- Oui, oui, je savais ça, je suis pas conne... Mais parfois, vous n'avez pas besoin d'une, heu, d'une " vraie " hôtesse, pour... Pour vendre ce que vous vendez...
L'homme ne réagit toujours pas. Il se contente de la regarder.
- J'ai vraiment besoin d'un travail..., ajoute Maguy.
Elle cligne des yeux pour s'empêcher de pleurer.
- Je ferais n'importe quoi...
L'homme reste toujours sans réaction.
Maguy prend une grande inspiration. Elle se lance :
- S'il faut faire hôtesse, avec euphémisme, je suis prête à le faire.
- Non, vous ne seriez pas prête. Et les filles que j'emploie, elles ont entre 18 et 35 ans.
Maguy se mordille la lèvre supérieure, toujours pour s'empêcher de pleurer. Elle pivote sur ses talons. Elle se dirige vers la porte.
- Attendez, dit l'homme.
Elle s'arrête. Elle se retourne.
Il fait le tour du bureau. En deux grandes enjambées, il se tient devant elle. Il la surplombe d'une tête. Il lui prend les mains. Il les regarde. Il en caresse les paumes. Sa caresse n'a rien de sensuel. Plutôt comme un paysan qui jauge une vache. Il lâche les mains.
- Elles sont douces, dit-il.
Pour se donner une contenance, Maguy se sent obligée d'expliquer :
- Je mets du lait d'amande, tous les jours.
- Vous savez branler ?
Le visage de Maguy se vide de son sang. Elle tente de se convaincre qu'elle a mal entendu. L'homme répète :
- Vous savez branler ?