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Marie-Eve Sténuit, Le bataillon des bronzes, roman, Le Castor Astral, coll. " Escales des lettres ", février 2008. Couverture et illustrations intérieures : Chris De Becker
Format : 12 x 19 ; 154 p. Prix : 13 €


Bruxelles, une belle nuit de l'été 2003. À minuit, sept statues de bronze s'animent à l'appel de la statue du roi Albert Ier et allient leurs talents pour repousser un mystérieux envahisseur. Le bataillon des bronzes ne dispose que d'une seule et magique seconde pour sauver la ville de Bruxelles. Plus que jamais dans le Royaume, il est indispensable qu'au-delà des différences, l'union fasse la force !
Ce conte urbain est une parabole pleine d'humour et de fantaisie sur la peur de l'inconnu et sur les vertus de la diversité et de la complémentarité. Clin d'œil affectueux à l'histoire de la Belgique, il fait vivre sous nos yeux le roi Albert Ier, Thyl Ulenspiegel et Nele, Manneken-Pis, Éverard 't Serclaes, Godefroid de Bouillon et l'Homme de l'Atlantide.

Réédité un mois après sa sortie, le premier roman de Marie-Eve Sténuit, Les Frères Y, a été, selon Jean-Claude Lebrun, une des très belles réussites de la rentrée littéraire 2005. L'imagination, l'humour et l'intelligence de Marie-Ève Sténuit ont séduit et fait rêver l'amateur de belles histoires aussi bien que l'amateur de littérature le plus exigeant. Les Frères Y ont été sélectionnés pour le Prix Inter-Comité d'entreprises, pour le Prix des Lycéens et le Prix Rossel des jeunes.
En 2006, Marie-Ève Sténuit a publié La veuve du gouverneur, passionnant roman d'aventures et d'histoire qui raconte le fracassant échec d'une tentative de peuplement des îles Salomon en 1595, par une expédition espagnole partie du Pérou.

Extrait (télécharger l'extrait) :

Albert Ier, agacé, secoua le pied droit. Une armature de parapluie qui pendait à l'étrier de la statue de bronze signée Alfred Courtens tomba par terre avec un petit " tic " à peine perceptible. " Crétins ! " murmura le Roi-Chevalier.
  Il faisait allusion à un groupe d'adolescents encapuchonnés, flottant dans des blousons zippés, qui semblaient avoir enfilé par erreur, ce matin-là, les pantalons de leurs grands frères. Dans leurs amples tenues, ces jeunes gens avaient consacré l'après-midi à faire, sur l'esplanade qui s'étendait au pied du monument, des allers-retours en boucle sur des planches à roulettes d'une stabilité douteuse.
  Le troisième roi des Belges, qui avait toujours encouragé les sports de son vivant, avait suivi un temps les pitreries de ces piètres bricoleurs d'un œil bienveillant et amusé. Il avait trouvé l'affaire moins drôle lorsque, pour pimenter le jeu, les gamins avaient organisé un concours de jonglerie acrobatique. L'un d'eux avait maladroitement projeté un squelette de parapluie sur la statue équestre, à laquelle l'objet s'était accroché. Le jeune homme, lui, avait réussi à retomber très exactement au centre de sa branlante planchette, au terme d'un double salto arrière. Aussi avait-il été porté en triomphe au sommet d'une pyramide humaine sur roues de caoutchouc. Il s'était ensuite écroulé sur ses camarades et la base de la pyramide était rentrée chez elle à cloche-pied, les blessés rebondissant grotesquement sur leurs chaussures fluorescentes à coussins d'air, aux lacets consciencieusement dénoués. Albert n'en avait tiré qu'une médiocre satisfaction, qu'il n'estimait pas à la hauteur du crime de lèse-majesté dont il venait d'être la victime. Il avait ricané de leur maladresse jusqu'à ce qu'il se rappelât la sienne, qui lui avait coûté la vie, soixante-neuf ans plus tôt, par une froide journée de février de l'année 1934, sur les rochers de Marche-les-Dames. Il avait dévissé. La Meuse en pleurait encore de longs sanglots gris.
  Il songea un instant à tous les pics, les rocs, les monts, les cols et les versants dans lesquels jamais plus il ne planterait son royal piolet et poussa un soupir qui projeta devant lui les fientes de pigeons collées à sa moustache en autant de postillons coprolithiques. Ensuite, il sauta pesamment de sa monture, puis de son piédestal.
  La place de l'Albertine résonna d'un bruit sourd. Un clochard qui dormait sous la galerie se retourna sur son matelas de carton imbibé d'urine avinée et se figea. Une canette de Coca-Cola dévala les marches de l'escalier du jardin du Mont des Arts et une dalle de pierre bleue se descella dans la contre-allée qui conduisait à l'entrée de la Bibliothèque Royale Albert Ier. Une de plus. Sous la botte du roi, les baleines du parapluie rendirent leur dernier soupir d'objet martyrisé.
  Emboîtant le pas à la canette en mouvement, la statue du roi Albert s'engagea sur le boulevard de l'Empereur.

***

Godefroid de Bouillon, cinquième duc de la maison d'Ardenne, serra légèrement les mollets. Sa monture tressaillit. " Il est l'heure ", dit-il à son cheval de bronze. Il scruta les environs.
  Les façades néo-classiques de la place Royale reflétaient la lumière blanche de la pleine lune qui jouait avec les ombres des arcades de la rue de Namur. À côté du Musée d'Art Moderne, l'élégant bâtiment d'angle, longtemps laissé à l'abandon puis sauvé in extremis de la mérule et transformé en boutique et en cafétéria pour rentabiliser les travaux, avait renvoyé son dernier client depuis plusieurs heures. En face, la terrasse du Musée des Instruments de Musique était également déserte. Dans le dos de la statue, l'église Saint-Jacques supportait stoïquement le poids écrasant de son disgracieux clocher et souffrait en silence de cette faute de goût.
  Le dernier 94 venait de passer. Le tramway était à présent à l'arrêt. Les portes automatiques bordées de caoutchouc s'étaient refermées sur un usager inerte, debout sur la première marche. Toutes les voitures étaient immobiles.
- Libre est la voie. En route ! tonna le croisé.
D'un bond prodigieux, le cheval s'arracha de son socle et atterrit sur la place. Son sabot ripa sur les rails du tram. Le cavalier, d'une brève traction des rênes, aida sa monture à retrouver l'équilibre.
- Désolé, Monseigneur, mais tant longtemps ai conservé le pied levé qu'en ai la jambe engourdie. Permettez...
Le cheval se cabra et battit l'air des antérieurs pour rétablir la circulation dans ses veines de métal. Le duc de Bouillon lui flatta l'encolure, rajusta sa couronne et sa cotte de maille.
- Pouvons-nous nous mettre en branle, à présent ?
- Nous pouvons, répondit l'animal.
- Alors, branlons !
La statue équestre de Godefroid de Bouillon se dirigea vers la rue Montagne de la Cour. Son image se refléta dans les portes de verre, entre les entrelacs de métal de la façade Art Déco de l'ancien magasin Old England. Barbe au menton, épée au côté, étendard brandi bien haut de la main droite, écu dans la main gauche et couronne ducale vissée sur la tête, le vieux héros avait encore fière allure. D'un pas majestueux, son puissant destrier descendit le Coudenberg puis le Mont des Arts. Arrivé au pied de la colline, il passa sous la grande horloge à carillon de M. de Simpelaere.
Godefroid de Bouillon ne lui jeta pas un regard et tourna à gauche, sans hésiter, sur le boulevard de l'Empereur.

  Le roi Albert, comme prévu, arriva le premier. Il avait marché vite, tant par besoin de se dégourdir les jambes que taraudé par l'inquiétude. " Pourvu qu'il ne soit pas trop tard ", songeait-il, recouvrant un peu plus d'agilité à chaque pas. Il s'écarta soudain du trottoir et s'enfonça dans l'obscurité entre deux immeubles de verre et de béton. Ses semelles de bronze foulèrent une herbe humide. Il avança encore, leva la tête et observa la muraille qui se dressait devant lui.