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Pascal Allard, L'arbre à soi, roman, Le Castor Astral, coll. " Escales des lettres ", janvier 2008. Couverture : Chris De Becker.
Format : 12 x 19 ; 294 p. Prix : 16 €


Rêveur incorrigible, funambule à la Buster Keaton, le héros de L'arbre à soi se retrouve invité au Salon du livre de Guyane à l'occasion de la sortie de son premier roman. Le voilà propulsé dans la comédie des lettres, pressé d'y trouver sa place. Mais une excursion dans la jungle va bientôt modifier le cours des événements…

Véritable roman d'aventures, hilarant et tragique, plein de rebondissements, de mystère et de magie, L'arbre à soi nous entraîne sur la voie d'une sagesse troublante et inattendue.
En suivant les tribulations de son héros, aussi touchant que maladroit, on y trouvera aussi un hommage passionné à la lecture et une satire joyeuse du petit monde des lettres.

Comme dans son premier roman, Les Amériques, Pascal Allard fait preuve d'un humour revigorant qui enchantera les amateurs d'Arto Paasilinna et de Richard Brautigan.

Extrait (télécharger l'extrait) :

Lorsque mes fesses quittèrent le sol, je pensais à quelque chose qui pouvait être Dieu. L'aéroplane rangeait son train, j'avais la tête en capilotade et je fredonnais " Ça plane pour moi ". C'est dire.

  Je suis un jeune écrivain. Mettons ! Un premier roman publié chez un petit éditeur. Le roman s'appelle Les Amériques - un quartier quelque part en France qui s'appelle ainsi : Les Amériques. L'histoire d'un canal qui explose et d'un nouveau monde qui naît.

  Je crois que c'est pour ça que je me suis retrouvé embarqué. Direction : le premier Salon du livre de Guyane. Sous-titre : la rentrée littéraire découvre l'Amérique.

  On doit être au moins deux cents dans l'avion. Il y a des gens connus. Des écrivains à la pelle, des journalistes dont on connaît la tête, des essayistes de tous bords. Et puis moi qui n'ai écrit que Les Amériques.

***

Ils m'avaient téléphoné. Elle s'appelait Aurore. Quand quelqu'un qui s'appelle Aurore m'appelle un matin, je suis déjà un homme heureux. Mais quand j'ai reposé le combiné, j'étais aussi l'un des jeunes écrivains français les plus talentueux. Ils avaient adoré mon bouquin. Il fallait absolument que je vienne.

  J'ai dit : " Ah oui, Kourou ! Les Spoutniks ? " Elle m'a dit : " Oui, mais là, c'est Ariane. " J'ai blagué sur la Guyane qui fait sa rentrée littéraire. J'ai demandé comment la littérature pouvait faire sa rentrée dans l'atmosphère… Elle a fait celle qui n'avait pas compris.

  En même temps, je ne suis pas un demeuré. Je sais bien que la Guyane c'est français, comme Romorantin ou Trousse-Minou. Sauf qu'à peu de choses près, ça s'est posé sur l'Équateur. Et c'est même pour ça qu'on y balance des fusées. Question de pression.

  J'ai dit : " Oh oui, c'est très intéressant. " En même temps, je pensais que j'avais déjà épuisé mes congés, que je devrais faire une note alambiquée pour demander l'autorisation de m'absenter. Le mieux serait peut-être d'aller voir mon directeur, de lui expliquer que je rattraperai. Mais je savais qu'il fallait pas que je l'embête avec ces trucs-là. Pendant qu'elle parlait, j'ai calculé que c'était huit jours de voyage mais que ça ne ferait que cinq jours de congé. Aurore m'a demandé si je voulais réfléchir. J'ai dit : " Oh non, c'est tout réfléchi, c'est juste que je suis surpris ! " Elle m'a dit : " Pascal, pas de soucis ! De toute façon, vous avez mon portable maintenant. " Et puis, pas de soucis, elle m'envoyait tous les détails et pour le billet d'avion, pas de soucis non plus. J'ai dit : " Oui Ariane, pardon, Aurore ", et que c'était vraiment bien d'avoir pensé à moi pour aller aux Amériques où je n'avais jamais mis les pieds.

***

À Roissy, au bureau deux cent et quelque chose, j'ai tout de suite vu Aurore. Elle avait le visage qui allait avec la voix du téléphone. Je lui ai dit : " C'est moi l'auteur que vous avez invité pour le Salon. " Elle m'a dit, sans lever la tête : " Peut-être, mais comme je ne vous connais pas, est-ce que vous pouvez me donner votre nom, que je regarde la liste. " Je l'ai trouvée beaucoup moins sympa qu'au téléphone. Sur la liste, elle a mis un moment à me retrouver. Sans me regarder, elle m'a donné mon dossier. Elle m'a montré où il fallait que j'aille. Un couloir avec un coude au milieu. Elle m'a souri enfin, l'air absent en même temps.

  Du couloir, on entendait un brouhaha et, après le coude, on voyait un paravent avec des légumes en couleurs, très gros sur le tissu. J'ai contourné le paravent et débouché dans une salle. Elle était bondée. Tous ceux qui sont maintenant dans l'avion avec moi. Tout le monde parlait avec tout le monde. Je ne savais pas trop quoi faire.

  J'ai marqué un temps d'arrêt. Mon arrivée n'avait provoqué aucune réaction et, à moins de rester là jusqu'à l'embarquement, il fallait que je me trouve une occupation.

  J'ai d'abord traversé la salle en diagonale d'un pas compté. Puis j'ai fait les extérieurs, l'air absorbé. Enfin, j'ai décidé d'essayer de rester au milieu. Je suis passé tout sourire en hochant la tête, entre les groupes. Les visages, c'est sûr, j'en connaissais quelques-uns. Les voix aussi, parfois. Mais les gens, je ne les connaissais pas. Personne. Et vice-versa.

  Le mieux était de tenter l'incruste dans un groupe au hasard. Dans celui que j'avais choisi, le seul que je connaissais, c'était Raphaël. J'avais vu sa tête dans des revues spécialisées. Et puis sa voix, je m'en souvenais dans " Le Masque et la Plume " sur Inter le dimanche soir. Il parlait, les autres écoutaient en se poilant à intervalles réguliers. J'ai fait pareil. Quand Raphaël m'a vu, il m'a regardé par-dessus ses lunettes en continuant son histoire. Il parlait des cheveux de Jean-François. Il était de notoriété courante selon lui qu'ils étaient souvent sales. Et Jean-François, cette année-là, devait avoir le Goncourt. Et patatras, le membre du jury qui devait faire pencher le vote le croise, se penche donc, et s'aperçoit que ses cheveux sont vraiment dégueulasses. Du coup, il a pas voté pour lui. " Et vous savez ce qu'il a dit ? C'est vrai, j'ai failli voter pour lui, c'était à un cheveu. " On a tous rigolé très très fort. Les groupes à côté avaient l'air un peu jaloux.

***

Bon, je n'allais quand même pas rester là jusqu'au décollage, d'autant que je ne savais pas trop ce que je pourrais dire d'intelligent. On ne me demandait rien. Je ne connaissais pas d'histoire drôle. Et je n'avais aucune exclusivité en réserve.

  Sauf, bien sûr, si ça intéressait quelqu'un de savoir que j'avais eu, il y a un mois, un accident de voiture avec un vieux Belge qui ne m'avait pas vu sur une voie de droite, que ça s'était passé sur l'autoroute à un endroit qui s'appelle Carnage ; que, deux mois plus tôt, j'avais fait le coup de poing avec une auto qui avait doublé mon vélo comme si je n'existais pas ; que, depuis que mon roman était paru, je parcourais les librairies de la ville, deux fois par jour, pour mettre le livre au sommet de toutes les piles…

  Du coup, j'ai senti que je décrochais. Impossible de résister. Et, l'air le plus dégagé possible, l'air de rien, j'ai essayé d'aborder un autre groupe. Dans celui-là, il y avait un type qui parlait avec l'index en l'air. Dans le monde, disait-il, il n'y a pas de place pour les médiocres. Tout le monde opina et quelqu'un reprit en disant que, de toute façon, c'était évident qu'" il y avait bien le monde et les autres ". Un autre s'est mis à comparer " parce que le temps, lui, avait dû se saborder ". J'ai compris qu'il s'agissait de journaux. Le ton était si sérieux que personne ne me remarqua. À force de glisser de groupe en groupe, je me suis retrouvé à la dérive comme un voilier qui aurait perdu sa quille.

  J'ai échoué devant le couloir, juste à côté des gros légumes. Pour laisser passer le temps, l'idée de le remonter en sens inverse m'a paru salutaire. J'avançais avec une lenteur extrême et l'air préoccupé. Seulement, au coude, j'ai tout de suite vu qu'Aurore m'avait repéré. Elle avait l'air inquiète et un peu fâchée. J'ai continué comme si de rien n'était.
- Pascal !
  De toute ma vie, on ne m'avait jamais appelé avec cette intonation. Pour en parler, je ne sais pas, il faudrait au moins quatre adjectifs et deux métaphores. Ou bien, d'une seule phrase, écrire un livre de cent quatre-vingt pages. Et encore, ça ne serait qu'un succédané ! Ce que je compris à la seconde même, c'est qu'au long des années qui me restaient à vivre, je continuerais au plus profond de mon être à entendre résonner son " Pascal ! "
- Vous avez peut-être oublié quelque chose ?
Sa tête s'est doucement inclinée comme une Vierge dans un Botticelli.
- Non, non, j'ai dit bêtement, je visite. Enfin, repris-je, en m'efforçant de donner à cette confidence une touche de mystère, j'explore !
- Ça c'est très bien, m'a dit Aurore, en redressant la tête. Mais vous savez, Pascal, je crains qu'ici, ce ne soit très décevant !
J'ai répondu un truc idiot. Quelque chose du genre " Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre " ou bien " Un couloir peut en cacher un autre. "

  À peine avais-je prononcé cette pénible sentence qu'il se passa quelque chose d'inouï. Là, juste devant moi, à quinze pas à peine, j'ai vu arriver mon pote Jean-Sébastien. Un écrivain. Quelqu'un de mon coin que j'avais connu au berceau, quand il écrivait encore des poèmes, qui m'avait envoyé ses livres depuis sa première plaquette, et puis, comme je ne l'avais jamais remercié, s'était visiblement lassé. Maintenant, depuis qu'il avait épousé une présentatrice de la télé, il sortait deux livres par an chez un grand éditeur. Il avait même écrit un feuilleton pour la télévision.

  Tandis que je maudissais cette fâcheuse tendance à ne pas savoir comment remercier lorsqu'on m'envoie un cadeau, on est tombé dans les bras l'un de l'autre.