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Daniel Fano, Henri Vernes & Bob Morane, une double vie d'aventures, biographie, Le Castor Astral, coll. " Escales des lettres ", novembre 2007. Couverture : Yves Fonck d'après la maquette originale des éditions Marabout et une couverture de Pierre Joubert. (14 x 21,5 / 300 p. + cahier photos 16 p./ 18 €)

Créé en 1953 par Henri Vernes, Bob Morane est le héros d'une série de romans d'aventures mythiques dont l'essentiel a paru dans la non moins mythique collection Marabout Junior. Près de deux cents histoires (dont la plupart ont été d'énormes best-sellers) ont conté ses combats contre les pires ennemis de l'Humanité : l'immonde Homme aux dents d'or, l'immortel Monsieur Ming alias l'Ombre Jaune, la secte des Crapauds de la mort, ou l'envoûtante Miss Ylang-Ylang à la tête de l'organisation Smog.

Longtemps méprisé par l'establishment littéraire, Henri Vernes trouve peu à peu sa juste place. Des écrivains "sérieux" osent aujourd'hui déclarer ouvertement l'importance capitale que la lecture des Bob Morane a eue sur leur vocation.

Dans Henri Vernes et Bob Morane, une double vie d'aventures, initié par Francis Dannemark et réalisé par Daniel Fano afin de célébrer Henri Vernes (qui fêtera son quatre-vingt-neuvième anniversaire lors de la sortie de l'ouvrage) et d'inviter à la reconnaissance de son œuvre, on pourra lire:

- des entretiens complices, malicieux avec Henri Vernes dans son propre rôle ;

- des pages choisies des aventures de Bob Morane qui (dé)montrent la richesse stylistique et la diversité thématique de la série ;

- les témoignages de personnalités littéraires (notamment François Taillandier, Jacques De Decker et Jean-Baptiste Baronian), artistiques (le cinéaste Gérard Corbiau, le jazzman Gaston Bogaerts, les bédéastes Yann et Conrad, le chanteur Nicola Sirkis) et politiques (Charles Picqué, Ministre-Président de la Région de Bruxelles-Capitale, et Freddy Thielemans, bourgmestre de Bruxelles) sur l'homme Henri Vernes et sur son œuvre ;

- un essai de Daniel Fano où sont relevés, entre autres, l'importance de l'humour et des rôles féminins, et les nombreuses analogies avec de fabuleux conteurs comme Alexandre Dumas, Arthur Conan Doyle ou Jean Ray ;

- deux textes parodiques de Yann et Conrad où Bob Morane est devenu Bob Marone ;

- des documents rares, un cahier de photos de 16 pages et la liste de tous les Bob Morane.

Extrait (télécharger l'extrait) :

Préface

Bob Morane a fait son apparition en librairie en 1953, la même année que James Bond et Robbe-Grillet. Les salles de cinéma affichaient Le Salaire de la peur avec Yves Montand, Les Hommes préfèrent les blondes avec Marilyn Monroe, Le Trou normand avec Bourvil et Brigitte Bardot. Staline était mort en mars, Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise Giroud avaient créé L'Express en mai alors que le Néo-Zélandais Edmund Hillary et le Népalais Tensing Norgay atteignaient le sommet de l'Everest. En juin, les époux Rosenberg avaient pris place sur la chaise électrique de la prison de Sing-Sing tandis qu'en Égypte, le colonel Nasser s'était emparé du pouvoir, avait chassé le roi Farouk et proclamé la république. En juillet, la guerre de Corée avait cessé pendant que la société Bic se mettait à commercialiser le stylo à bille inventé par le Hongrois Stanislas Biro. En août, il s'était avéré que l'URSS possédait la Bombe H. En octobre, l'armée américaine avait donc installé ses premières bases en Turquie. La Vallée infernale, première aventure de Bob Morane et seizième titre de la collection Marabout Junior, parut dans les jours où débutait la bataille de Diên Biên Phu - ce n'est pas indifférent.

Le phénomène Bob Morane est en effet un reflet parfait de la période de mutation dont il est issu et où il s'est développé. Dans Les Baby-Boomers, l'historien Jean-François Sirinelli montre comment Bob Morane et Marabout Junior ont participé à la révolution culturelle qui a conduit la jeunesse née entre 1945 et 1953 de l'aventure encyclopédique (mode d'expression auxquels participent les hebdomadaires de bande dessinée Tintin et Spirou) à la contestation étudiante de Mai 68. L'âge d'or de Bob Morane correspond à l'apogée de la radio moderne : il démarre avec l'émergence du disque microsillon et devance de peu les débuts d'Europe n°1, la station qui imposa un ton de liberté sans précédent sur les ondes et, à travers son émission culte, Salut les copains, répandit, à partir de 1959, une culture de masse juvénile en accélération constante, que rien ne pourrait plus arrêter.

D'aucuns disent que les Bob Morane, à l'instar des chansons yéyé, étaient d'une mièvrerie insigne : ils occultent (par ignorance ou par malveillance ?) le fait que, à l'époque, il fallait aux auteurs et paroliers sans cesse dribbler la censure - entre autres, la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse (en ce temps-là, des albums Buck Danny et Gil Jourdan furent interdits à la vente sur le territoire français). Il faudrait plutôt saluer Henri Vernes pour l'audace tranquille avec laquelle il a installé autant de femmes adultes et de toute beauté dans ses romans pour gamins prépubères : l'érotisation des images publiques était loin d'être entrée dans les mœurs ! " Mais ne me demande pas / De monter chez toi ", scandait Françoise Hardy dans une chanson qui s'appelait pourtant " J'suis d'accord ! " Bob Morane est d'abord un héros pour la jeunesse des Trente Glorieuses. En novembre 1958, dans Les Dents du Tigre (Marabout Junior n°134, volume double), l'âge de Bob Morane était indiqué (page 190) : " Peut-être ne suis-je plus ce que j'étais en 1942 quand, à seize ans, m'étant échappé de la France occupée, je m'engageai dans la Royal Air Force ". À cette date, les adolescents pouvaient ainsi s'identifier à ce personnage qui fut un héros à leur âge (ou presque) et qui venait à peine de franchir le cap de la trentaine après déjà bien des aventures. Plus tard, le monde (et le lectorat) ayant changé, ce passé sera effacé, Bob Morane sortira de l'Histoire, il aura 33 ans pour toujours, il deviendra un mythe.

Le poète et romancier Patrice Delbourg se souvient très bien : " Bob Morane est le premier héros que j'ai rangé sur ma petite bibliothèque de merisier au-dessus de la tête de mon lit. Bien avant Frédéric Moreau, Michel Strogoff, Lancelot du Lac ou Hopalong Cassidy. La première esquisse d'une collection où je m'efforçais de réunir tous les volumes. La jaquette Marabout junior squattait mes étagères, reléguant Hector Malot, Paul Féval et Ponson du Terrail dans des rôles de faire-valoir. " L'auteur de La Martingale de d'Alembert a 11 ans en 1960 quand il découvre Bob Morane : Les Chasseurs de dinosaures (" Lu sous la couette pendant une sale coqueluche "), La Couronne de Golconde (" Englouti en ratant mon brevet "), Les Géants de la Taïga (" Dévoré lors d'une cure à la Bourboule "). C'est un lecteur ferroviaire : " Je m'esquintais les yeux sur la couchette à la petite veilleuse bleue des trains de nuit qui reliaient la gare de Lyon à Antibes où j'allais passer mes vacances en compagnie de ma grand-mère. Un titre me faisait le trajet. C'était le tarif. Frissons garantis pour le petit ado qui voyage seul dans le staccato des aiguillages et la trémulation des boggies. Là où la Sûreté française, le FBI et Scotland Yard avaient échoué, le commandant Morane, mon héros, promenait sa science infuse avec une insolence qui frisait le dédain. " Aujourd'hui, le poète Delbourg le reconnaît : " Le style, certes, ce n'est pas Flaubert, mais les premières pages sont toujours soignées. L'incipit, le starter, dépayse d'emblée le jeune lecteur : "La montagne, couverte d'une jungle épaisse semblable à un tapis de caoutchouc mousse, glissa sous le ventre du Mitchell" ! " Bien sûr, pour le lettré exigeant qu'il est devenu, " les tics de l'écrivain sautent aux yeux ", mais " ils rassurent le groupie en herbe - cette main, par exemple, phalanges ouvertes, que mon héros ne cesse de passer dans ses cheveux drus coupés en brosse ". Comme tant d'autres, il a été marqué par le mot " nyctalope ", et comme eux, qui ont atteint l'âge du professeur Clairembart, il s'amuse de ce que l'archéologue lui a paru si vieux au début des sixties…

Patrice Delbourg ne dit pas si les Bob Morane ont eu un rôle quelconque dans sa vocation littéraire. Pour Bernard-Henry Lévy, ça ne fait pas un pli. Il y a quelques années, il a été avec Henri Vernes l'invité d'une émission radiophonique à Bruxelles : " Quand il a eu terminé son interview, il est venu vers moi et m'a dit : "Monsieur Vernes, je suis ravi de vous rencontrer. Je dois vous dire que c'est grâce à la lecture de vos Bob Morane que je suis devenu écrivain et voyageur." Il avait l'air vraiment très heureux de me voir, et très reconnaissant. J'étais, je l'avoue, très surpris, et très touché. "

Cette idée que des écrivains se sont mis à écrire parce qu'ils avaient été des fans de Bob Morane à la fin de leur enfance, au tout début de leur adolescence, avait de quoi séduire, intriguer. Francis Dannemark est de ceux-là qui n'ont jamais fait mystère de ce qu'ils devaient à Henri Vernes. Quand, en juin 2006, il m'a proposé de participer à un ouvrage collectif consacré à Bob Morane et Henri Vernes, j'ai dit oui : il est vrai que j'avais juste à produire un petit essai qui tiendrait sur une trentaine de pages. " Un texte à la fois érudit et plaisant comme les articles que tu publies dans la presse… " Mais, rapidement, surchargé de travail divers et varié, l'initiateur du projet m'a abandonné ex abrupto la totalité de sa réalisation ! Sauf obligations journalistiques très sporadiques et la réédition des Chasseurs de dinosaures dont je m'étais occupé en 1995, je n'avais pour ainsi dire plus ouvert sérieusement un Bob Morane depuis 1961. Je me suis lancé dans la lecture intensive des Marabout Junior récupérés chez les bouquinistes. Les bonnes surprises ont été aussi nombreuses qu'inattendues !

En tant que journaliste, j'avais déjà eu l'occasion d'interviewer Henri Vernes. L'homme étant d'un commerce agréable, j'en avais gardé un excellent souvenir. Comme il est un formidable conteur en plus d'être un érudit multipiste, la longue durée des entretiens m'a procuré plus de plaisir encore. Entre-temps, j'ai entrepris de recueillir les témoignages de personnalités qui, à des degrés divers, ont entretenu (ou entretiennent toujours) des relations avec lui. Relations ancrées dans le passé pour certains, relations de longue date et régulières (sinon privilégiées) pour d'autres. Indirecte même dans le cas de Jean Marchetti - éditeur d'Alechinsky, de Topor, excusez du peu ! - qui a beaucoup rêvé de publier un texte singulier d'Henri Vernes et qui, le croisant souvent dans la rue (ils habitent le même quartier), n'a jamais osé lui adresser la parole…

Le présent ouvrage s'est construit aussi au fil des (re)lectures intensives d'une soixantaine de Bob Morane. De quoi trouver matière à un " essai " qui ouvrirait des portes sur une œuvre littéraire mal connue (je n'ai utilisé qu'une modeste partie de mes notes, j'ai dû renoncer ici aux développements sur le thème récurrent des souterrains, sur l'esthétique des ruines, par exemple - je les garde en réserve, ça va de soi). De quoi constituer également une anthologie originale de dix extraits de Bob Morane où Henri Vernes s'impose en maître narrateur, voire même en parfait styliste : on pourra constater qu'il vaut bien plus que l'amuseur public qu'on a voulu voir en lui (encore que, dans cette seule occurrence, il soit déjà entièrement justifié). Outre les morceaux choisis dans les Bob Morane, son Journal de Colombie retrouvé et les superbes préfaces qu'il a produites pour les rééditions chez Marabout de grands textes de Jean Ray et de Michel de Ghelderode ramènent en pleine lumière son talent véritable.

Ce qui est proposé ici n'est pas précisément un ouvrage académique mais " a tribute to monsieur Henri ", un acte d'amitié, de reconnaissance, une célébration d'Henri Vernes considéré comme un des maîtres du roman d'aventures (catégorie littéraire étrangement méprisée dans les pays francophones alors qu'elle est accueillie avec passion dans le reste du monde - relire les échanges entre Henry James et Robert Louis Stevenson pour saisir à quel point le premier tenait le second pour son supérieur). Pas de théorie péremptoire, donc, mais une invitation à voyager dans un univers qui se moque des frontières.

Daniel FANO

***

Extrait d'une aventure de Bob Morane :

La voix du mainate

Le major Frimours s'ennuyait. Le major Frimours avait soif. Le major Frimours avait chaud. Le major Frimours avait beau essayer de se distraire de son mieux, il continuait à s'ennuyer ; il pouvait boire force whiskies-soda avec, dedans, des glaçons gros comme des icebergs, il continuait à avoir aussi soif ; et la grande hélice qui tournait au plafond brassait en vain des mètres cubes d'air, elle ne lui amenait aucune fraîcheur.
  Il faut dire que Belize, capitale du Honduras britannique, n'avait rien, avec son aspect de sous-préfecture tropicale, pour combler les aspirations d'un gentleman habitué aux pelouses moelleuses comme des tapis de haute laine, aux clubs cossus où errent les fantômes de Dickens et de Kipling, aux bus à deux étages et aux parties de canotage sur la Tamise ; un gentleman pour qui tout ce qui n'est pas britannique en général, et anglais en particulier, ne mérite autre chose que condescendance ou mépris. Au Honduras, en guise de pelouse, il n'y avait que savanes pelées et forêts rébarbatives ; dans les tavernes à toits de tôle ondulée, on ne buvait que des mixtures indignes du plus indigne des cockneys ; quand aux bus à deux étages, Frimours ne pouvait qu'y penser comme on pense à quelque merveilleux vaisseau spatial venu de Bételgeuse.
  Frimours passa une main hésitante sur son épaisse moustache poivre et sel, à l'écossaise, caressa sa joue couleur de brique, que la couperose commençait à couvrir de sa résille sanglante, rajusta son monocle, qu'il portait non pour faiblesse oculaire mais pour relever sa paupière droite, qu'il avait légèrement tombante à la suite d'un accident de cricket survenu au cours de sa prime jeunesse. Ensuite, il soupira et jeta un regard atone sur son bureau aux meubles anonymes, dont le rotin se déglinguait et dont l'ensemble n'aurait pas valu dix livres chez un brocanteur de Withechapel.
  - Que suis-je venu faire ici ? se demanda à voix lasse l'honorable officier de Sa Majesté.
  Oui, qu'est-ce que le fringant major Frimours, ancienne gloire de l'armée des Indes, était venu faire là, dans cette ville à moustiques où il fallait à tout prix mêler du whisky à son eau si l'on ne voulait contracter quelque affection intestinale qui, en quelques jours, vous faisait fondre un homme comme cire au soleil ? Le major Frimours était sec - ce qui ne veut pas dire maigre - et il ne tenait pas à être réduit à rien ; c'était pour cette raison qu'il ne manquait jamais de mêler beaucoup de whisky à son eau.
  Pour répondre à la question qui vient d'être posée, il faut dire tout d'abord que Frimours appartenait à l'Intelligence Corps, c'est-à-dire à la Sûreté militaire britannique, et que, quand il en est ainsi, il faut s'attendre à être tôt ou tard envoyé dans les endroits les plus impossibles de la planète, pourvu que la Couronne y ait quelque intérêt. Il faut dire aussi que, quelques mois plus tôt, le gouvernement britannique avait installé au Honduras une base ultra-secrète où devaient être fabriquées et essayées les plus modernes fusées antimissiles jamais conçues, capables de rendre inoffensifs les projectiles intercontinentaux les plus terrifiants. Additionnez ces deux facteurs - Intelligence Corps et base ultra-secrète - et vous saurez pourquoi le valeureux major Frimours s'ennuyait à Belize.
  - Je me demande ce que je suis venu faire ici, répéta-t-il. Il ne se passe jamais rien à Belize…
  C'était vrai. À part un cyclone de temps à autre, il ne se passait jamais rien à Belize, et il ne semblait pas qu'il s'y passerait quelque chose au cours des prochains jours.
  Cependant, le major Frimours aurait été moins tranquille, et aurait moins craint également de s'ennuyer dans un proche futur, s'il avait pu assister au débarquement des passagers du Trinidad, cargo mixte battant pavillon panaméen, et qui venait de pénétrer dans le port.
  Parmi la quinzaine de voyageurs qui descendaient le gangway, quatre seulement auraient intéressé Frimours si ce dernier avait pu connaître leurs tenants et leurs aboutissants. Ces quatre voyageurs n'étaient d'ailleurs pas ensemble. Deux d'entre eux - une femme et un homme - venaient d'Europe ; les deux autres étaient montés à bord à l'escale de Fort de France.
  Ce furent la femme et l'homme qui, les premiers, mirent pied à terre. La femme avait assurément dépassé les vingt ans, mais devait encore être assez loin de la trentaine, et le moins que l'on put en dire, c'est qu'elle était très belle avec ses longs cheveux roux encadrant un visage de chat éclairé par d'énormes yeux verts. Elle portait son tailleur de natté blanc avec une élégance que lui aurait enviée un mannequin de profession. Sur son épaule, relié à son poignet par une chaîne d'or, se tenait perché un mainate, ou merle des Indes, gros comme une corneille et dont le plumage sombre était égayé par quelques plumes de couleurs vives. Ce mainate parlait fort bien, car il déclarait sans cesse, d'une voix claire, qui n'avait rien à voir avec les nasillements d'un perroquet :
  - Sailor est une vilaine bête !… Sailor est une vilaine bête !…
  En prononçant ces paroles, le volatile tournait son bec jaune vers le second personnage, qui suivait de près la femme aux yeux verts. Il était grand et bâti en force, mais ses épaules un peu voûtées le faisaient paraître plus petit qu'il n'était en réalité. Ses vêtements sombres lui auraient donné un air respectable s'il n'y avait eu ce visage taillé à coups de hache, surmonté par un crâne complètement chauve, à la crête médiane exagérément saillante. Les yeux, on ne les voyait pas, dissimulés qu'ils étaient sous des paupières lourdes et derrière les herses de cils épais. Pourtant, quand on les apercevait, on songeait aussitôt à deux bêtes tapies, prêtes à mordre devant plus faible qu'elles, à fuir devant plus fort.
  C'était à ce second personnage que s'adressait le mainate, car il s'appelait bien Sailor ou, pour être plus complet, Jack the Sailor - Jeannot le marin. Pourquoi l'appelait-on ainsi ? Avait-il été marin jadis ? Bien sûr, son passeport portait le nom de Jack Sailor, mais quand il s'agit de certains personnages, et en certaines circonstances, le nom inscrit sur des papiers d'identité ne veut rien dire.
  Pour l'instant, l'homme chauve portait les valises de la Contessa Rita di Napoli - c'était le nom de la femme au mainate -, jouant donc le rôle de valet. Pourtant, en dépit de cette apparence, Jack the Sailor n'était pas plus valet que Rita di Napoli n'était comtesse.
  Le second couple de voyageurs, lui, était composé de deux hommes jeunes, à l'allure dégagée et vêtus avec un débraillé qui n'excluait pas l'élégance. Le premier était un grand diable d'un mètre quatre-vingts et des poussières, à la fois mince et athlétique et dont le visage énergique, éclairé par des yeux gris d'acier, était couronné par des cheveux noirs et drus. Quand au second, c'était un géant à la carrure de lutteur poids lourd, au large visage rougeaud et à la chevelure d'un roux ardent.
  Réellement, s'il avait pu être averti de la présence de ces quatre personnages à Belize, et en admettant qu'il les connût de réputation, le major Frimours aurait compris que c'était la fin de sa tranquillité. Le fait que la Contessa et Jack Sailor débarquaient en un endroit où, comme par hasard, il y avait une base secrète, cela présageait bien des ennuis. Mais que, toujours comme par hasard, Bob Morane et son inséparable ami écossais, Bill Ballantine, qui transportaient la foudre dans leurs bagages, y débarquassent en même temps, cela prenait vraiment des allures d'apocalypse.