Warning: Creating default object from empty value in /home/francisd/www/carnet/wp-content/themes/carnet/functions/admin-hooks.php on line 160

Note

Un roman à ne pas manquer : « Les nigauds de l’oubli »

 

Comment j’ai rencontré Ilaria Gremizzi

& pour quelles raisons il faut lire son roman,

« Les nigauds de l’oubli et autres saloperies ».

 

 

         Selon moi la vue a un rôle primordial : celui de nous cacher les choses.

 

Un jour du mois d’avril 2008, j’ai ouvert une grande enveloppe brune que venait de déposer le facteur. Elle contenait un manuscrit. Comme je le fais toujours avant d’enregistrer les textes qui arrivent, j’ai lu la première page. Puis la suivante. Et j’ai aussitôt quitté mon bureau pour aller dans le bureau voisin, où se trouvait l’équipe qui planchait sur les Miscellanées bruxelloises. J’ai demandé trois minutes d’attention et j’ai lu à voix haute ce que je venais de découvrir et qui m’avait émerveillé : le début d’un roman écrit par une jeune inconnue qui disait s’appeler Zazie Rivière. Bientôt, nous nous sommes retrouvés à plusieurs – Marie, Hélène, Jean-François… – sous le charme d’une écriture à nulle autre pareille.

          Je suis une très habile menteuse. Quand j’aime quelqu’un, généralement je lui mens. Enfin, les miens ne sont pas de vrais mensonges, juste des ajustements, des silences nasillards, des partialités. Les mensonges sont une question d’habileté, d’équilibre sur des nerfs tendus. L’équilibre sur les nerfs me réussit bien. Je me plais à voltiger. Les sculptures en papier mâché aussi me réussissent bien – le cygne, le pingouin, le bradype et le cynocéphale méritent une mention à eux seuls. Et les cabrioles en arrière, même sans les mains. Et la brandade de morue.

C’est ainsi que j’ai rencontré Ilaria Gremizzi. Italienne, elle vivait alors en France et avait choisi, pour un de ses manuscrits, un pseudonyme adapté à son lieu de résidence et à la langue dans laquelle elle avait choisi d’écrire (au détriment de ses deux premières langues, l’italien et le russe). Un autre manuscrit allait nous parvenir bientôt, sous son vrai nom. Mais sans indication (pas même l’adresse, qui avait changé) permettant de faire le lien entre les deux. Sinon le style – mais il était heureusement inimitable.

          Jour et nuit des forces inexplicables me traversent. Leur description ne figure ni dans le dictionnaire, ni dans les nuages, ni dans les ondes grises de certains fleuves, qui passent entre les jambes des villes, qui échappent au béton des ponts.

On peut les appeler comment, ces forces ? L’offertoire de soi-même ? Ou la fragmentation du mou, du moi ou des pulsions pures de déconfiture ? Peu importe. Je vivais, et je vis, de ce genre d’instincts, qui ressemblent à des pressentiments, qui refusent de se laisser nommer.

Se sont passées alors toutes sortes de choses. La lecture de ces romans. L’émerveillement, doublé de la conviction qu’ils devaient être revus, travaillés, peaufinés : c’étaient des diamants rares – mais des diamants bruts. La belle rencontre avec Ilaria. Les mille problèmes de temps et d’argent qui sont le lot de tout le monde et une tradition chez les éditeurs de littérature. Ainsi, les mois se sont ajoutés aux mois, fabriquant des années au passage, et les soucis et les urgences ont fait glisser dans l’ombre les textes d’Ilaria (et la vie, entretemps, l’a ramenée dans son Italie natale).

          Au noir trouble de l’appartement, tout me semblait évident. Le noir est riche en niches et en fantômes. Le noir de la nuit fait des miracles. Il me rend moins grosse, par exemple. J’aime la nuit. J’aime la nuit parce qu’elle me cache. Elle me cache parce qu’elle m’aime.

Mais cette ombre était bienveillante. Avec le soutien inlassable et les conseils précis et rigoureux de Marie Segura, Ilaria Gremizzi a poursuivi son travail et concentré toute son attention, longuement, sur un de ses romans. Elle est revenue à Bruxelles, régulièrement. Quant à moi, j’ai puisé dans mon stock de grains de sel, j’en ai mis ici et là. Un beau jour (je veux dire : un jour vraiment beau), le mot « fin » s’est inscrit à la dernière page des Nigauds de l’oubli et autres saloperies. Et maintenant, c’est un livre.

          Dans la vie c’est toujours une question de passion. La passion nous distrait, nous tord, nous modèle, nous pousse en avant. La passion est variable, elle mute, elle disparaît et laisse sa place à une autre, sans problème, en toute légèreté. Hors des passions, on est fichus. On continue d’être des hommes, quand même, mais pas tout à fait. Des homoncules, des larves plutôt. C’est pour ça que je tolérais les soucoupes volantes de mon père.

            Beaucoup de gens écrivent, certains avec talent, d’autres pas. (Certains ont du succès, d’autres n’en ont pas – et le talent ne joue là qu’un rôle secondaire.) Mais des écrivains authentiques – qu’on les appelle artistes ou créateurs –, il n’y en a finalement pas tant que ça. Des gens qui vivent pour écrire, qui ont un style qui leur appartient et qui créent un univers original. Ilaria Gremizzi, sans le moindre doute, appartient à cette race-là. Elle me fait penser à une Alice qui, sur le chemin du Pays des Merveilles, se serait cassé la figure et aurait renversé les meubles, les mots, les langues, les certitudes et tout le saint tremblement. Bonne fille, elle aurait essayé de remettre les choses en ordre et les aurait consignées. À sa manière. Son roman, c’est un kaléidoscope bricolé, un gant retourné auquel il manque un doigt, une recette de cuisine fournie par des extraterrestres. C’est cru, cruel et doux, infiniment tendre et blessé. C’est radieux.

          Je me fatigue énormément à me reconnaître. Cela me parait ambigu, l’effet des miroirs. Et si on me prêtait en réalité l’image de quelqu’un d’autre quand je me regarde, alors qu’en vrai, je suis totalement différente ? Et si on nous prêtait, à tous, des images, alors qu’on est transparent ? La vue ne serait alors qu’une très grande tromperie. La plus puissante des escobarderies. C’est probablement ainsi, mais je ne pourrais pas vous le prouver. Hé, la vue, honte à toi !

Les miroirs en tout cas sont venteux, vivants, des voyous. Il suffit de regarder la vitre de ce car. Elle absorbe goulûment les images qu’elle reflète, mélange la route à mes joues, les panneaux à mon tricot, mes bagues à ses arbres. Des sémaphores me traversent le torse. On roule et les images nous suivent, moi et le chauffeur. On file mais elles nous harcèlent. J’ouvre la bouche et mes dents se changent en nuages.

Puisque c’est un roman, de quoi parle-t-il ? Eh bien voilà, c’est l’histoire de Lily qui a treize ans. Ou beaucoup plus. Elle vit dans un bled, quelque part en Italie, entre son père, Ronnie, coiffeur pour dames au bord de la faillite, et sa belle-mère, Jeanne, qui fait de son mieux, parfois. Sans l’arrivée de Franz Pelliccia, tueur à la retraite mais néanmoins en cavale, on n’aurait pas parié mille lires sur l’avenir de Lily. Et on ne se serait pas dit qu’on vit tous plus ou moins dans un bled, avec plus de questions que de réponses, avec des émotions incroyables qui nous mettent le cœur à l’envers, avec une si grande envie de comprendre un peu ce qui se passe et, surtout, d’aimer et d’être aimé, quoi qu’il arrive.

 ____________________________________________________

 

Ilaria Gremizzi est née à Treviglio (Bergamo) en 1981. Elle vit près de Milan. Parlant l’italien, le russe et l’anglais, elle a choisi d’écrire en français. Les nigauds de l’oubli et autres saloperies est son premier roman. Il sera en librairie le 2 mai.

 

2 Commentaires ↓

2 réponses à “Un roman à ne pas manquer : « Les nigauds de l’oubli »”

  1. flo 24 avril 2013 à 15 h 50 min #

    Avec autant de compliments de ta part, ça donne vraiment envie de le lire !

Trackbacks/Pingbacks

  1. Les nigauds de l’oubli et autres saloperies | - 4 juin 2013

    [...] ne vous arrêtez pas à mon avis, allez lire ceux de Cachou, Keisha, Clara, Brize, et le billet de Francis Dannemark, qui a édité ce [...]

Laissez une réponse