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Note

Où sont les chefs-d’oeuvre?

Dans le magazine Le Carnet & les Instants, publié par le service de la Promotion des lettres du ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles sous la direction de Joseph Duhamel, j’ai lu avant-hier un article remarquable de Daniel Laroche consacré à la nouvelle chanson belge de langue française. C’est un domaine qui m’est très étranger mais j’ai lu l’article parce que je connais son auteur et que je suis fasciné depuis que je le connais (c’est-à-dire plus de trente-cinq ans) par ses analyses (dans le domaine littéraire en particulier) qui sont des modèles de pertinence, de rigueur et de clarté.

Avec son accord, je reproduis ici l’introduction de son essai. Y sont énoncées des choses qui me semblent essentielles. Des choses que j’évoque souvent mais de la main gauche ou par la bande. Les voici exprimées comme elles méritent de l’être :

« Malgré l’intérêt du public pour les genres paralittéraires, malgré les études savantes qui leur sont consacrées depuis plusieurs décennies, ces genres conservent dans notre culture un statut à part : sinon inférieur, du moins dénivelé par rapport aux œuvres réputées « nobles » – celles qui nourrissent les programmes scolaires. Roman policier, science-fiction, chanson, bande dessinée, roman-photo sont des formes « à faible légitimité », disent les sociologues : destinées à un public large, d’une durée de vie éphémère, souvent assimilées à de simples produits de consommation, elles ne bénéficient que rarement de reconnaissances prestigieuses. Maintes fois dénoncée, une telle discrimination est contradictoire avec le concept même de « culture », ce pour quoi elle doit être résolument contrecarrée.

Être-de-langage, le sujet humain n’a d’autre voie que faire signifier en permanence ce qu’il vit : expériences passées et présentes, émotions ressenties, événements extérieurs, projets personnels, etc.  Il le fait certes quotidiennement dans son for intérieur ou dans sa parole, mais cela ne suffit pas : il lui faut s’aider de certains artefacts, ceux-là qui relèvent de l’art et de la fiction, et dont la nature profonde est précisément d’émouvoir en produisant du sens. C’est d’ailleurs par cette fonction quasiment vitale que s’expliquent l’immense diversité et le renouvellement constant des artefacts concernés, car le besoin de signification dans le monde humain est infini. Encore les livres, albums, œuvres musicales, sculptures, films devraient-ils être aisément disponibles pour tous, matériellement et psychologiquement. Or, ils ne le sont pas, pour différentes raisons dont l’une nous retiendra particulièrement : tous les groupes sociaux n’ont pas la même culture, en sorte que toutes les œuvres ne leur sont pas également accessibles.

C’est dire ceci – on nous pardonnera l’allure expéditive du raisonnement – : les productions para-artistiques ne sont pas moins indispensables que les œuvres plus prestigieuses. Entre ces deux pans de la création, si tant est qu’il soit avisé de les séparer, existe une complémentarité fondamentale. Quant à la question de la « valeur » ou de la « qualité », rock, cinéma ou bande dessinée ont leurs chefs-d’œuvre au même titre que musique symphonique, théâtre ou peinture.

Ils ont aussi, l’atout n’est pas mince, une plus grande capacité communicative, touchant plus vite un public plus large. Enfin, ils constituent pour la langue un terrain privilégié d’expérimentation et de refaçonnage. »

Daniel Laroche, « Chanson : un langage qui s’invente », 2013.

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