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Note

Les écrivains et les oiseaux

Hier soir, j’ai repensé à un léger reproche, teinté d’incompréhension, que l’on me fait parfois quand je dis – et c’est la plus exacte vérité – que je ne m’intéresse aucunement aux débats ou aux émissions où interviennent des écrivains.  En quarante ans, j’ai vu ou écouté si peu d’émissions littéraires que je pourrais, en faisant un petit effort, les citer toutes de mémoire. Pourquoi ce rejet ? Alors que j’avais une petite vingtaine d’années, j’ai tout simplement découvert que les écrivains racontaient n’importe quoi sur leur travail. Je ne connaissais pas encore la déclaration du critique allemand Marcel Reich-Ranicki (que j’ai découverte en 2005, avec un bonheur immense, traduite par le grand Simon Leys dans Les idées des autres) :  » La plupart des écrivains ne comprennent pas plus la littérature qu’un oiseau ne comprend l’ornithologie.  »

Avant d’être éditeur, j’ai été organisateur de festivals littéraires internationaux, ce qui m’a permis d’inviter et de côtoyer un grand nombre d’auteurs de toutes origines, les uns célèbres, les autres peu connus, certains très talentueux et d’autres qui l’étaient moins…  Au fil des années, en ajoutant tous ceux que j’ai publiés et rencontrés en diverses circonstances,  j’ai dû entendre parler  de littérature quatre ou cinq cents écrivains. Et je partage sans hésiter, et plus que jamais, la conviction de Reich-Ranicki. La seule justification que l’on puisse trouver à l’habitude qui a été prise de faire parler les écrivains, c’est évidemment la promotion de leurs ouvrages. Certes, il y en a de très sympathiques, qui racontent avec talent des choses passionnantes, mais, sauf rares exceptions, ils racontent (je me répète, je le sais) n’importe quoi sur l’art d’écrire. Contre-vérités, mythes et légendes, lieux communs, approximations et fadaises : tout y est, tout y passe. Pas question de leur en vouloir ou de se moquer d’eux : bien souvent, ils sont sincères.  Mais je ne peux m’empêcher de penser que la promotion serait plus efficace si l’on empêchait la plupart d’entre eux de parler… Leur job, c’est d’écrire, pas d’expliquer ou de commenter leur travail. Quand ils le font, je crois qu’ils propagent sans s’en rendre compte toutes sortes d’idées qui ne sont en aucune manière bénéfiques pour qui que ce soit. Et je pense même que tous ces discours (relayés et amplifiés par la presse) sont partiellement responsables de la prolifération actuelle de textes sans rime ni raison, écrits par des gens qui sont tout ce qu’on veut sauf des écrivains. Si les plombiers parlaient de leur travail comme les écrivains parlent du leur, les jeunes qui se lancent dans le métier auraient vite fait de transformer notre monde en un vaste labyrinthe surréaliste et chaotique de tuyaux remplaçant l’eau potable par de l’eau de mer et reliant les radiateurs aux fours électriques de nos cuisines…

Je ne voudrais terminer ce petit article sans dire qu’il y a, fort heureusement, des exceptions. La première personne à laquelle je pense, c’est Marie Desplechin, que j’ai entendue parler de son travail devant des enfants de dix ans, des adultes qui passaient par là et des intellectuels de haut vol. Justesse, modestie et pertinence étaient chaque fois au rendez-vous, et l’on peut en dire autant de  Cécile Wajsbrot et de Caroline Lamarche. On trouve aussi dans les rangs des Oulipiens des gens qui parlent avec une grande honnêteté du travail littéraire (bien que leur point de vue soit parfois un peu réducteur, en réaction sans doute contre le point de vue lyrique et anecdotique de leurs confrères). Il y en a d’autres, bien sûr!

Maintenant que j’envisage de mettre un point final à ces réflexions, regrets et remords déjà m’assaillent. Sans compter les doutes. Est-ce une bonne idée de parler de tout ça, en particulier si ‘l’on est soi-même écrivain? N’est-ce pas prétentieux et désobligeant? J’espère que non. Qu’on le croie ou pas, c’est quand même l’amour des livres qui m’a amené à partager ici ces quelques pensées. Et une affection sincère pour les écrivains, dans les rangs desquels on rencontre des gens épatants (sauf quand ils parlent de leurs livres et de la littérature – mais nul n’est parfait).

6 Commentaires ↓

6 réponses à “Les écrivains et les oiseaux”

  1. gilda 12 septembre 2012 à 22 h 32 min #

    Alors pour ce qui est de la télévision, je ne saurais dire, n’ayant plus que de très lointains souvenirs d’Apostrophes, et qui ne tenait que par une certaine grâce de qui l’animait.
    Mais en lisant la première partie de ce billet je pensais précisément comme contre exemple – je veux dire comme personnes qui savent parler de leur travail – aux deux personnes que tu cites par après.
    J’en connais d’autres : mais en y repensant constate qu’à chaque fois elles s’exprimaient lors de rencontres en direct avec un public présent (bibliothèque, librairie, lieu de conférence). Alors c’est peut-être différent lorsque l’on a en face de soi de vrais lecteurs que lorsqu’on a en face de soi un professionnel des questions ?

    Il me semble que la ligne de faille se situe plutôt sur un autre plan. Certaines personnes sont à la fois à l’aise au calme de leur concentration d’écrire et, mais à d’autres moment, dans la communication, parlent en public aisément, éventuellement goûtent même ces rencontres en contre-point avec le trop plein d’isolement requis par l’écriture. D’autres en revanche sont exceptionnelles d’écrire parce que toute leur communication avec le monde se concentre sur ce mode particulier qui consiste à se mettre en silence et en retrait, livrer à l’autre un lot de signe et qu’il décryptera bien plus tard. Le contact direct, la voix, la présence à incarner leur est pénible. En revanche dans le silence bavard de l’écriture ils peuvent se montrer brillants. Il est évident que ceux-là ont du mal à faire entendre leur tonalité dans un monde qui réclame de l’écrivant des capacités au moins aussi grandes d’acteur, d’enseignant, de représentant de commerce de leur propre travail. Et oui, ceux-là au sujet de leur travail, je veux bien croire qu’ils disent n’importe quoi de toutes façons ils diraient n’importe quoi au sujet de tout et du reste, ils ne répondent aux questions qu’à grande souffrance et ne demandent qu’une chose : qu’on les laisse en paix.

    (Je ne sais pas si je suis très claire, il se fait tard et je tombe de sommeil)

    • francis dannemark 13 septembre 2012 à 7 h 34 min #

      Il y a deux choses très différentes : le discours autour des livres et la réflexion sur l’écriture elle-même. Dans le premier cas, il s’agit d’évoquer les circonstances de l’écriture, les motivations, les thèmes,etc. Certains auteurs ont beaucoup d’histoires à raconter (parfois avec brio, parfois en ne dépassant pas le stade de la conversation de comptoir), d’autres sont plutôt taciturnes. Dans le second cas, et c’est celui qui m’intéressait dans le petit article ci-dessus, il s’agit de parler de la composition du texte, des procédés mis en oeuvre – bref, du style et non de la vie de l’auteur ou de son regard sur le monde. A titre personnel, ça me manque souvent. Mais quand on en parle, c’est souvent de manière décevante… Je me souviens d’un entretien avec Gabriel García Márquez qui m’avait frappé car il parlait, lui, brièvement mais avec pertinence, « des vis et des boulons », de l’aspect technique (et bien sûr très artisanal) de son travail d’écrivain. Mais je suis peut-être particulièrement sensible à cet aspect-là parce que je suis éditeur (et que je travaille souvent au mot à mot avec les auteurs) et parce que j’anime depuis longtemps des ateliers d’écriture. Que ces questions-là soient peu abordées (sinon de manière très théorique, dans des cadres intellectuels qui me satisfont peu), je le comprends fort bien : elles intéressent somme toute peu de gens. C’est le paysan en moi, sans doute, qui aime bien savoir comment ça marche et comment ça se fabrique, ces petits objets pleins de mots.

      • pascale 13 septembre 2012 à 8 h 06 min #

        Je partage tout à fait l’avis de Francis, Gilda, et comme lui je n’écoute que très rarement ce qui se dit ici ou là, car les brèves de comptoir ne m’intéressent pas. J’ai pour ma part eu beaucoup de chance car j’ai souvent fait parler en public des écrivains sur leur travail d’écriture, et c’était fabuleux car il savait en parler ; il est vrai que je faisais une sélection drastique en amont, dans mes choix d’écrivains. Ce qui n’enlève rien à ceux qui ne savent pas en parler, l’écriture, on peut la maîtriser sans savoir en parler (d’ailleurs, je ne me privais pas de conseiller leurs lectures). Avec recul, je me rends compte que les écrivains, qui étaient aussi traducteurs, et qui donc passaient leur temps dans la caisse à outils des mots, étaient souvent plus brillants que les autres.

        • francis dannemark 13 septembre 2012 à 8 h 18 min #

          J’ai failli parler des traducteurs. A titre professionnel, j’ai eu le bonheur d’en côtoyer un certain nombre et je répète souvent que personne n’a un regard aussi juste sur les textes qu’un bon traducteur littéraire. Pour être honnête, c’est avec des traducteurs (également écrivains ou non) que j’ai le plus appris sur l’art d’écrire les quinze dernières années.C’est un cadeau que de pouvoir se pencher sur des textes avec des gens comme Marnix Vincent, Monique Nagielkopf, Marie Hooghe, Cécile Wajsbrot, Xavier Hanotte…(et j’en oublie).

      • gilda 15 septembre 2012 à 16 h 46 min #

        Peut-être parce que j’assiste plutôt à des rencontres en librairies, avec un public pour bonne partie formé de connaisseurs, les questions portent souvent sur le travail de l’écriture lui-même. Ce qui fait qu’à mes yeux les deux sont mêlés.
        Mais c’est sans doute différent de ce qu’on demande aux auteurs dans les « gros » médias.
        Ceux d’entre eux qui ont travaillé comme scénaristes savent généralement très bien parler du côté « vis et boulons. »

  2. pascale 13 septembre 2012 à 10 h 20 min #

    idem… et nous avons chacun nos listes, même si certains noms sont communs.

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