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Que faire maintenant… ?

Un conte écrit en 1997, à propos du monde qui tombe malade, et pour essayer de répondre à la question : « Que faire maintenant? »

 

Francis Dannemark

La traversée des grandes eaux

© Le Castor Astral, 2006

 

« Un homme noble, humble dans son humilité, peut traverser les grandes eaux. »

Yi King

 

1.

La vieille dame est très vieille, mais comme elle l’est depuis quelques années déjà, elle n’est plus ni vieille ni jeune. De fines rides forment sur son visage des figures belles et mouvantes, pareilles aux dessins que font certains nuages tout en haut du ciel d’été. Sa peau est douce comme le ventre d’un oiseau.

 

Elle sourit souvent. Quand marche vers elle l’homme très vieux qui est son amour. Quand elle lui prend la main et qu’il dépose sur ses lèvres un baiser. Quand elle voit courir les enfants au fond du jardin, près de la rivière. Quand les fleurs autour de sa maison composent des bouquets.

 

Dans le village, il n’y a plus qu’eux deux qui ont connu la ville d’avant, plus qu’eux deux qui ont autrefois traversé le fleuve. Il a écrit, lui, quelques histoires de ce temps-là mais il n’en parle plus. Alors c’est à elle que les enfants posent des questions. Rares sont les jours où il n’y en a pas l’un ou l’autre qui passe chez eux pour se faire raconter une histoire, pour parler des petites choses de la vie ou pour recevoir un peu de jus de fruit ou du chocolat.

 

Aujourd’hui, dans la douceur d’un après-midi de printemps, les enfants du village sont venus tous ensemble. Parce que c’est jour de fête. Parce qu’elle a cent ans. Ils sont arrivés avec des fleurs, des foulards, des petits objets qu’ils ont fabriqués pour elle – et une grande envie de l’entendre parler. Elle leur a dit souvent qu’elle leur raconterait la ville de l’autre côté du fleuve quand elle aurait cent ans, pas avant. Et cent ans, c’est aujourd’hui, un beau jour de printemps, avec la rumeur des abeilles qui entre par les fenêtres ouvertes et la voix d’une femme qui chante dans le jardin d’à côté.

 

 

2.

 

La ville, dit-elle, a été jeune, comme tout le monde. Mais ça, je le sais parce qu’on m’en a parlé, parce que j’ai lu des livres. Longtemps, elle avait été une toute petite ville. Tout le monde se connaissait. Les gens se donnaient volontiers des coups de main. Des coups de poing aussi à l’occasion. Tout était à construire, dit-elle.

Tout ? demande une fillette aux nez barbouillé de chocolat.

Beaucoup de choses en tout cas: les écoles, les parcs, les palais de justice, les magasins, les routes, …

 

Petit à petit, la ville avait grandi. Tout le monde travaillait à quelque chose. Sur le fleuve, de grands bateaux allaient vendre au loin les objets que l’on fabriquait si bien, et du bois, et des pierres bien taillées, et du blé de belle couleur. Ils ramenaient toutes sortes de choses magnifiques, des potions, des bijoux, des feux d’artifice, des objets qui disaient l’heure, des livres qui expliquaient comment protéger les enfants des maladies de l’hiver, comment donner des formes nouvelles aux métaux ou composer des musiques qui rendent le cœur  joyeux.

 

Parfois, ajoute la vieille dame, il y avait bien sûr dans les cales des bateaux des choses moins agréables, telle maladie qui faisait tomber les dents, telle graine qui était un poison.

Quoi encore ? demande le fils de la voisine.

De la poudre à canon, par exemple. Mais il y avait tant de bonnes choses que les mauvaises passaient le plus souvent inaperçues et que l’on s’en accommodait.

Les gens étaient tous heureux, alors ? demande la petite fille au nez en chocolat.

Non, répond-elle. Pas tous. Cela n’arrive pas que tout le monde soit heureux en même temps. Mais la ville était heureuse. Et les gens qui y vivaient, vivaient en paix.

 

Et qu’est-ce qui s’est passé après ? demande un autre enfant.

Les choses ont évolué, dit-elle.

C’est quoi, évoluer ?

C’est… se transformer, répond la vieille dame. À côté d’elle, son compagnon s’est tourné vers le jardin.

Tout se transforme, dit-il. L’été se transforme en automne, l’automne en hiver et l’hiver en printemps. Et ce n’est ni bien ni mal. C’est ainsi. Le bonheur, c’est sans doute de savoir que les choses viennent quand elles doivent venir et de les apprécier au bon moment.

 

C’est très difficile de savoir quand c’est le bon moment, dit alors une adolescente qui s’est glissée dans la troupe des enfants.

Bien sûr que c’est difficile, répond la vieille dame. Et on a souvent peur de se tromper.

Comment fait-on alors? demande la jeune fille.

D’abord, en arrêtant d’avoir peur, puis en écoutant la petite voix  qu’on a tous au fond de soi, la petite voix qui ne ment jamais.

 

3.

 

Et après, qu’est-ce qui s’est passé ? demande un des plus jeunes enfants.

Après, dit-elle, il y avait eu une guerre. Laide, comme toutes les guerres. La ville l’avait gagnée. On avait enterré les morts avec respect, on avait reconstruit les bâtiments détruits, on avait signé un traité de paix qui ne déshonorait pas les vaincus. La ville avait encore grandi. Elle était devenue très belle. Il y avait de grandes avenues bordées d’arbres, des maisons aux murs solides, chaudes en hiver, fraîches en été.

 

Dans les caves et les greniers, des hommes inventaient. Toutes sortes d’incroyables choses : des machines à conserver les musiques et les images, des engins qui roulaient tout seuls et d’autres qui volaient dans les airs comme des oiseaux. D’autres machines encore faisaient des portraits des gens en dix secondes. D’autres portaient la voix jusqu’à l’autre bout de la ville pour qu’on puisse se parler sans se déplacer. Les médecins donnaient des noms aux plus petites parties du corps. Les astronomes observaient des planètes qu’on n’avait jamais vues auparavant.

 

En quelques années, tout était devenu très facile. Très confortable. Les vergers voyaient pousser des arbres plus grands, qui portaient des fruits lourds et riches. Dans les rivières, les poissons se multipliaient et se laissaient attraper comme si on les avait apprivoisés. La ville était très peuplée mais personne n’y mourait de faim. Et les bateaux sur le fleuve allaient, toujours plus loin, vendre et acheter. Les voleurs étaient punis, les bandits étaient exilés. Dans les rues, le soir, les hommes ôtaient leurs beaux chapeaux pour se saluer. Il y avait alors beaucoup de belles et bonnes choses, on pouvait marcher d’un pas tranquille, parce que les choses moins bonnes ou vraiment mauvaises – et il yen avait – se passaient dans des quartiers de la ville où l’on n’allait pas, et c’était comme si elles n’existaient pas vraiment et rien ne troublait les nuits de la ville.

 

4.

 

Ensuite, poursuit la vieille dame, des choses étranges ont commencé à se produire.

Des cataclysmes ? demande un enfant pour le plaisir de dire un mot qui l’impressionne.

Elle réfléchit un moment.

Un jour, dit-elle, un gros orage a éclaté et les éclairs ont mis le feu à la forêt qui entourait la ville. Ce n’était pas un incendie très grave mais c’était un dimanche et personne n’a réagi rapidement. Les uns se sont dit que la pluie allait se charger d’éteindre le feu. D’autres ont pensé que les murs de la ville étaient faits pour les protéger efficacement et que là où le feu aurait rasé les arbres, on n’aurait qu’à planter autre chose.

 

Plus tard, les voleurs sont revenus dans la ville. Ils avaient appris qu’il n’y avait plus assez de place dans la prison et que les juges n’aimaient plus être juges.

Pourquoi ne voulaient-ils plus faire leur métier ? demande une petite fille.

Peut-être, dit la vieille dame, parce qu’ils avaient peur, au fond d’eux-mêmes, d’aller un jour en prison.

Parce qu’ils avaient volé ?

Oui, peut-être parce que, parfois, ils avaient eux-mêmes volé.

Un autre enfant, qui n’a pas perdu le fil, veut savoir ce qui s’est passé après le feu de forêt.

 

Après cet incendie, poursuit la vieille dame, beaucoup d’hommes de la ville sont allés travailler dans la partie de la forêt qui avait brûlé. D’une certaine façon, ça arrangeait tout le monde parce qu’en ville, avec les nouvelles machines qui travaillaient toutes seules, il n’y avait plus assez de travail. Les femmes sont restées en ville, avec les enfants. Pendant les longues absences des hommes, les femmes ont dû faire beaucoup de choses toutes seules pour que la vie continue et que les enfants grandissent bien. Les hommes envoyaient des boîtes pleines d’images et des cadeaux, toutes les semaines ou presque. Ils étaient fiers du travail qu’ils faisaient et sur les images, on voyait leur fierté. Mais quand ils revenaient pour quelques jours en ville, ils étaient fatigués. Et arrogants parce qu’ils avaient de l’argent en poche. Les femmes aussi étaient fatiguées par toutes les tâches qu’elles devaient mener à bien. Et fatiguées d’être seules. Elles donnaient aux hommes, quand ils entraient dans la maison, des baisers maladroits. Elles avaient pris l’habitude d’embrasser un peu trop fort leurs enfants, pour se donner du courage, et elles avaient pris l’habitude d’attendre leurs baisers même quand ils avaient envie de partir vite pour jouer avec les autres enfants.

 

Ils n’allaient plus jouer, alors? demande une petite fille, inquiète.

Si, lui répond-elle, mais ils partaient parfois avec une petite ombre sur le cœur.

 

5.

 

Et des bateaux, il y en avait toujours autant ? demande un autre enfant, qui rêve de découvrir la mer.

Elle répond qu’il y en avait encore plus mais que, depuis le gros orage, les marchands commençaient à se disputer. Là-bas, tout au bout du fleuve, les gens ne voulaient plus acheter comme avant. Ils disaient que ça et ça, ils l’avaient déjà, ou qu’ils le fabriquaient eux-mêmes. Et ce qu’ils vendaient, ils le vendaient plus cher qu’avant. Les marchands et les marins dormaient mal.

 

Les médecins aussi dormaient mal. Un jour, venues d’on ne sait pas où, de la forêt brûlée, ou d’une fabrique, ou des cales d’un bateau, ou de la tête fatiguée d’un inventeur, des maladies inconnues et mortelles s’étaient installées dans la ville. Et ils ne trouvaient pas de remède. Même en regardant tout au fond des plus petites parties du corps, ils ne voyaient pas quoi faire. Et dehors, des fêtes bruyantes troublaient la paix des nuits.

Pourquoi faisaient-ils des fêtes, si ça n’allait pas bien? demande la jeune fille.

Qu’en penses-tu? répond la vieille dame.

Peut-être pour faire comme si rien n’avait changé, dit la jeune fille. Qui ajoute : mais ça devait être un peu triste, ces fêtes.

Oui, dit la vieille dame, c’était un peu triste parce que ce n’étaient pas de vraies fêtes. Et ceux qui y participaient n’étaient pas vraiment heureux, parce qu’ils ne voulaient pas accepter que c’était le début de l’hiver pour la ville et que le temps n’était pas à la fête.

 

Les chefs parlaient beaucoup mais on ne les écoutait plus guère. Ici et là, on racontait qu’ils avaient reçu des cadeaux des marchands pour ne plus dire que c’était peut-être le métal des bateaux qui pourrissait l’eau et que cette eau pourrie plaisait aux nouvelles maladies. Au-dessus de la ville, il y avait souvent des nuages d’un gris mélancolique. Il fallait des jours avant que la pluie se décide à tomber et, quand elle tombait, elle ne s’arrêtait plus. Les gens restaient longtemps devant les machines à raconter des histoires. Parce que ces machines ne les obligeaient pas à sortir de chez eux. Elles leur racontaient des histoires d’amour et leur offraient de l’argent s’ils trouvaient les bonnes réponses à toutes sortes de questions.

 

Ils étaient contents alors ? demande un garçon.

Pas vraiment, dit la vieille dame avec un léger sourire.

Pourquoi ?

Parce qu’après avoir refermé la boîte à histoires, ils avaient parfois un peu d’argent… mais il n’y avait plus que des fruits fades à acheter. Et puis, ils se demandaient parfois s’ils aimaient encore quelqu’un et si quelqu’un les aimait vraiment. Pour ne plus y penser, certains prenaient des boissons sombres, des poudres claires. Mais ça ne leur procurait que des moments d’amour où on ne sait plus avec qui on est, on croit qu’on échange des caresses mais on est tout seul.

Ils dormaient mal, ces gens-là.., dit un garçon.

Tu as raison, dit-elle. Alors les médecins leur avaient fabriqué des médicaments qui apportent le sommeil, mais c’était un sommeil sans rêves et la journée, ils se sentaient un peu bizarres. Certains disaient : c’est comme un poids que je dois porter. D’autres disaient : c’est comme un trou au fond de moi, c’est léger mais j’ai toujours peur d’y tomber.

Tout le monde était malheureux, dit une petite fille inquiète.

Non, lui répond la vieille dame. La ville était malheureuse. Mais il y a des gens heureux dans les périodes difficiles, comme il y a des gens mécontents dans les périodes de prospérité.

Les saisons des gens, dit le vieil homme, ne correspondent pas toujours aux saisons des villes.

Tu vas les embrouiller avec des phrases pareilles, lui dit sa compagne en posant la main sur la sienne.

Je sais, répond-il avec un sourire, mais c’était pour dire qu’il est l’heure du goûter, n’est-ce pas?

 

6.

 

Après le goûter, chacun s’installe à nouveau dans la grande pièce, sur les fauteuils, sur des coussins, sur le tapis.

Est-ce qu’on pourra rester ce soir quand nos parents vont venir faire de la musique ? demande la petite fille qui avait du chocolat sur le bout du nez et qui en a maintenant autour des lèvres et sur le menton.

Pourquoi pas ? répond le vieil homme. Est-ce que tu sais danser?

Bien sûr! dit l’enfant.

Alors tu pourras certainement rester un peu, conclut la vieille dame.

Mais qu’est-ce qui est arrivé ensuite dans la ville ? demande un petit garçon dont les cheveux blonds ont attrapé des reflets roux dans la lumière du soleil qui entre à l’instant dans la pièce.

II est arrivé que la pluie est tombée sans interruption durant des semaines, dit-elle, et qu’une terrible sécheresse s’est installée ensuite pour encore plus longtemps. Et une nuit, plusieurs foyers d’incendie se sont déclarés dans la forêt. Les pompiers ont épuisé les réserves d’eau sans arrêter vraiment le feu, qui reprenait ici et là comme s’il jouait à cache-cache. En ville, l’air était devenu irrespirable. Et certains ont compris alors que le temps était venu de partir. Même le chef de la ville a compris cela et il a demandé aux gens de ne pas rester.

Ils sont tous partis ? demande un garçon.

Non. Certains ont préféré rester dans leur maison.

Mais c’est idiot, dit l’adolescente. Ils sont morts alors?

Certains oui, dit la vieille dame, et d’autres, semble-t-il, ont survécu. Ils ont mené une vie très dure dans les ruines de la ville, avec des animaux retournés à l’état sauvage.

Mais qu’est-ce qui les retenait vraiment? demande l’adolescente.

Je n’en suis pas certaine, dit la vieille dame, mais j’ai l’impression que ceux qui sont restés l’ont fait parce qu’ils ne pouvaient pas accepter de laisser derrière eux des rêves qu’ils n’avaient pas réussi à réaliser. Ou alors, c’est que leur bonheur était de rester là, même si c’était un drôle de bonheur. Ceux qui sont partis sont ceux qui ont su qu’ils pouvaient faire de nouveaux rêves et laisser dormir en paix, sans regrets, les bons et les mauvais souvenirs du passé.

Mais comment ont-ils fait ? demande un petit garçon qui voudrait des détails pratiques.

Ils ont mis toutes sortes de choses dans des véhicules et ils se sont dirigés vers le fleuve puisque toutes les autres directions étaient interdites par l’incendie. Mais ils avaient oublié une chose : durant les pluies torrentielles qui avaient précédé la sécheresse, les eaux du fleuve avaient démesurément grossi et elles avaient emporté tous les bateaux… et même les ponts.

 

7.

 

Un grand silence envahit la pièce. Tous les enfants imaginent ces gens bloqués devant le fleuve. Se demandant ce qu’ils vont faire. Construire des embarcations ? Ils ont de quoi en fabriquer quelques-unes seulement, pour les personnes âgées et pour quelques bagages.

Et toutes leurs affaires ? demande une petite fille.

Bonne question, répond la vieille dame. Sur le bord du fleuve, ils avaient déposé des tonnes d’objets. Tout ce que la ville avait produit au fil du temps. Et c’était beaucoup trop.

Qu’est-ce qu’ils ont fait alors? demande une autre voix.

Ils se sont disputés, répond la vieille dame, ils se sont même battus parce qu’ils n’étaient pas d’accord sur ce qu’il fallait emporter. Alors le chef de la ville, qui n’avait pas été un vrai chef depuis bien longtemps, a retrouvé quelque part en lui assez de courage et de sagesse pour donner un ordre utile. Dans les embarcations ont été déposées les choses dont la majorité des gens pensaient qu’elles étaient bonnes pour tout le monde.

Et pour le reste, avait-il dit, chacun prendra sur lui, dans ses poches, dans ses mains ou sur son dos ce qu’il veut emporter. Et c’est ainsi que les gens de la ville ont traversé les grandes eaux.

 

 

 

8.

 

Mais dis-nous, qu’est-ce qu’ils ont emporté ? demande l’adolescente.

La vieille dame sourit.

Un peu de tout, dit-elle. La liste serait longue.

Mais dis-nous quand même.

Et en chœur tous les enfants répètent : dis-nous quand même.

Bon, dit-elle. Je vais vous dire une partie de la liste. À cent ans, on a bien le droit d’oublier certaines choses. L’un a pris un stylo, l’autre a pris un chapeau. L’une a pris des bijoux, l’autre a pris un violon. L’un a pris un marteau et des pinces à linge, l’autre a pris une police d’assurance, pour après, on ne sait jamais. L’une a pris un foulard, l’autre a pris une écharpe. L’un a pris ses lunettes de rechange, l’autre a pris un livre sage. L’une a pris un beau vase bleu, l’autre a pris un dessin d’enfant. L’un a pris le code civil, l’autre une cage avec un oiseau qui parle. L’une a pris un moule à gaufres, l’autre a pris des graines de tournesol. L’un a pris un manuel de bricolage, l’autre a pris du chocolat et de la confiture de framboises. L’un a pris un caillou de lune, l’autre a pris des poèmes. L’un a pris une bille de verre, l’autre a pris un couteau à treize lames. L’une a pris le grand livre qui relate l’histoire de la ville, l’autre a pris le dessin du mouvement des astres. L’une a pris le plan détaillé d’un bateau, l’autre a pris du sel et des épices. L’un a pris le courage, l’autre a pris un peu de jalousie. L’une a pris la bonté, l’autre a pris quelques mesures de méfiance. L’un a pris la colère, l’autre a pris le pardon. Et comme plusieurs avaient pensé à prendre l’amour, ils ont tous réussi à traverser les eaux tumultueuses du fleuve. Et ils sont tous arrivés ici, où c’était, comme aujourd’hui, le printemps. Comme vous le savez, la vie a continué, la vie très vieille et toute neuve. Et toute belle.

 

Après un long silence peuplé du murmure des abeilles qui poursuivent leur vol parmi les fleurs du jardin, la petite fille qui aime le chocolat se lève et va s’asseoir tout près de la vieille dame et du vieil homme qui sourient.

 

C’était une belle histoire, dit la petite fille, mais tu ne nous as pas dit ce que vous, vous avez emporté pour traverser les grandes eaux… Alors le vieil homme se tourne vers la vieille dame. Avec une jolie lumière dans les yeux, il lui dit : je savais bien que l’un d’eux allait poser la question ; et je crois que tu vas devoir y répondre.

 

En lui attrapant les doigts, elle regarde les enfants. Et très vite, juste avant d’éclater de rire, elle dit : voilà, c’est très simple, je ne savais pas très bien nager à cette époque-là, lui non plus d’ailleurs, et on avait un peu peur ; alors on a traversé en se tenant par la main. Et on n’a rien emporté d’autre.

 

 

 

En hommage à Richard Wilhelm.

 

Pour mes fils, Thomas, Lucas et Noé. Pour Fabienne, Robert, Françoise, Cécile et Marie-Christine.

 

La traversée des grandes eaux est extraite du recueil Zoologie  (Le Castor Astral, 2006).

Ce conte a été écrit à Bruxelles les 27 et 28 décembre 1997 et publié à diverses reprises depuis 1998 (Éditions Cadex, Le Castor Astral et, en Chine, par People’s Literature Publishing House, dans une traduction de Wang Bingdong).

 

© Le Castor Astral et Francis Dannemark

 

Francis Dannemark – LA TRAVERSEE DES GRANDES EAUX

« Kyrielle Blues », à la télévision et au théâtre……..

Hier soir, l’émission de télévision « L’Invitation » proposait une balade de huit minutes autour de notre roman « Kyrielle Blues » (qui vient de paraître au Castor Astral).
Et vous emmène avec nous du mythique club de jazz L’Archiduc (en compagnie du pianiste Charles Loos) à la non moins mythique Licorne (autrement dit la librairie de la chaussée d’Alsemberg, à Bruxelles).

Samedi passé, nous avons eu le grand plaisir de lire des extraits de « Kyrielle Blues » au Théâtre de Liège, durant le festival « Les Parlantes », pour un public enthousiaste et chaleureux (que l’on découvre ici en train de prendre place dans la salle).